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    Identité des clubs de L1 en 2012-2013

  • A l’image de la France (photo publiée sur l'équipe

    A l’image de la France (Photo publié sur lequipe.fr)

  • La passion partisane : derbies et identités azuréennes (photo nice-matin.com du 2 avril 2011)

    La passion partisane : derbies et identités azuréennes (photo nice-matin.com du 2 avril 2011)

Extrait du livre : La performance collective

1.3. L'importance de la performance

…La représentation de la performance sportive que chacun se fait est très liée à la physiologie. Imprégnée par l'image de la force herculéenne, cette représentation a poussé les hommes à mécaniser leurs corps en augmentant soit la charge de travail physique, soit la quantité ou la qualité de produits dopants absorbés. Raymond Thomas fait le point dans Psychologie du sport sur la croyance entre l'existence d'une relation entre cohésion et performance et précise que la relation est dans le sens inverse…
 

1.5. Processus compétitif versus processus performatif

… D'un côté, il y a tout ce que les hommes mettent en place pour préparer la compétition et qui sera nommé processus compétitif : c'est-à-dire un assemblage d'hommes, de moyens financiers et organisationnels permettant l'entraînement et la préparation physique et mentale des joueurs. C'est sur ce processus que les sciences du sport ont axé leurs recherches. …
… D'un autre côté ce qui sera nommé processus performatif, l'accent n'est pas mis sur la performance issue de la compétition entre deux groupes mais plutôt sur ce qui permet ou entrave l'organisation d'un groupe pour préparer une compétition. Ce processus performatif correspond à tous les éléments qui interviennent indirectement dans la performance d'un club  et dont les responsables juridiques n'ont aucun contrôle ; c'est-à-dire les médias, les supporters, les spectateurs, le contexte social et historique. Autant le premier processus est connu et s'impose à l'évidence, autant le second – performatif –, nécessite, du fait de son imprécision relative, d'être explicité…

 

2.2 Le contexte

… Jean-Michel Faure et Charles Suaud  pointent « sur cette double contrainte qui pèse sur les clubs professionnels de football, obligés de changer pour faire face aux conditions nouvelles de la compétition (sportives, économiques, politiques, etc.) et néanmoins tenus de produire un fort sentiment de continuité indispensable pour alimenter l'adhésion des supporters »…
… Même si, comme l'exemple ci-dessus, des entraîneurs en tiennent compte, le style de jeu est souvent regardé comme strictement tactique par beaucoup de cadres de clubs qui refusent de voir la dimension symbolique….

 

2.3. Une identité historique

… On comprend mieux pourquoi les entraîneurs font appel à des hauts faits historiques censés réveiller une volonté commune de lutter contre l'adversaire. Christian Pociello en cite un bon exemple et les comptes rendus de la presse en regorgent régulièrement lorsque les staffs sportifs laissent filtrer ce type d'information. Il est à noter que l'on a reproché à Bernard Laporte, sélectionneur de l'équipe de France de rugby en 2007, d'avoir fait référence à Guy Mocquet pour motiver l'équipe de façon très peu convaincante puisque l'équipe de France a subi une défaite…

 

2.4. L’identité dans le sport

…On comprend mieux pourquoi les entraîneurs font appel à des hauts faits historiques censés réveiller une volonté commune de lutter contre l’adversaire. Christian Pociello en cite un bon exemple et les comptes rendus de la presse en regorgent régulièrement lorsque les staffs sportifs laissent filtrer ce type d’information. Il est à noter que l’on a reproché à Bernard Laporte, sélectionneur de l’équipe de France de rugby en 2007, d’avoir fait référence à Guy Mocquet pour motiver l’équipe de façon très peu convaincante puisque l’équipe de France a subi une défaite…

 

2.7. La mise en phase

… L’hypothèse de départ est qu’il y aurait un mimétisme comportemental entre l'équipe et le public et qu'il serait une (ou la) condition première de la performance. Ce mimétisme comportemental concernerait les représentations et un ensemble d'attitudes et de réactions aux événements partagés par tous les acteurs… Ce mimétisme entraînerait une « communion » entre le public et l'équipe et donnerait à cette dernière un Plus qui ferait la différence au cours des matches. Cette communion est définie, faute de vocabulaire adéquat, comme une « mise en phase anthropologique ». Elle se rapproche de ce type de communication où « il n’existe pas à ce niveau ni émetteurs, ni récepteurs, ni messages facilement identifiables. Tout réside dans le processus lui-même, qui déclenche dans les individus les réponses appropriées. Et quand ceci se produit, tout le monde est parfaitement synchrone ». Il serait la genèse de la performance et s’appuierait sur l'identité culturelle prise dans le sens d'une « équation dynamique où se combinent inextricablement des éléments plus ou moins stables et des éléments changeants et relativement imprévisibles ».

 

3.2.2. Le récit journalistique : les événements de février à novembre.

…La mobilisation niçoise a été ponctuée d’actions symboliques d’une efficacité redoutable. Après des manifestations et une pétition de plus de 7 000 signatures envoyée à la Ligue de Football, les supporters ont « pris le contrôle» de l'OGC Nice avec l'accord de l'entraîneur et des joueurs. Ils sont les premiers à ressentir que la vie du club est en jeu : « qu'il y avait que nous et qu'il fallait croire qu'il y avait pas grand monde que ça intéressait » (supporter D). Lorsque l'entraîneur et les représentants des joueurs sont allés défendre l'OGC Nice devant le Conseil Fédéral, les supporters se sont déplacés en nombre à Lyon pour les soutenir. La ville a mis à leur disposition des bus. Les supporters ont organisé avec Gernot Rohr, l'entraîneur, le premier entraînement de l'équipe au Stade du Ray, mis à disposition par la ville. Quatre mille personnes se sont déplacées pour voir cette équipe qui n'existait plus officiellement. Dans les glorieuses années cinquante, les supporters utilisaient le nissart dans les tribunes. Cinquante ans après, ils ont remis au goût du jour son emploi et les tribunes fleurissent de maximes niçoises. Aqui li sian douze, per jugà (ici on joue à douze) est affichée dans le couloir d'accès au terrain de jeu. M'en bati, sieu nissart (cela m'est égal, je suis Niçois) est employée par un supporter au sujet de l'organisation de l'entraînement au stade du Ray. Au cours de l'entretien, on sent qu'il a vécu les événements avec cette maxime chevillée au corps ; de plus avec une identification totale à l'équipe : « C'était vraiment le symbole. Ça montrait : vous voulez nous tuer ! Bon et ben ! Vous nous tuez, mais ça fait rien. On va pas mourir comme ça. On fait comme ci. Nous, on est des professionnels. Je parle des joueurs » (supporter O)… Le scénario de la solidarité agit, malgré tout comme un cercle vicieux. La solidarité s’est bâtie sur un ensemble d’actions et de comportements négatifs qui sont allés crescendo :

1. L'expression d'opinions négatives sur le club (les médias ont largement diffusé l'image d'un club aux mains de mafieux),
2. L'évitement des relations (Le Maire refuse de rencontrer les nouveaux repreneurs, le repreneur au dernier moment ne se présente pas devant la DNCG, la DNCG n'écoute pas la nouvelle équipe de repreneurs),
3. Les mesures discriminatoires (la relégation de deux divisions),
4. Les actes d'agression (les confirmations de la relégation),
5. L'élimination (la perte du statut professionnel et la mort de l'OGC Nice).

La solidarité qui émerge de cette première partie de l'aventure et qui s'est bâtie contre l'adversité avec de nombreux sentiments négatifs, bascule positivement lorsque l'OGC Nice est définitivement admis en Ligue 1…

 

3.3.2. Fin de la dynamique

… Aujourd’hui, quand est-il de cette dynamique culturelle qui poussa l’OGC Nice ? Il semblerait qu’elle s’éteint doucement. En décembre 2006, le club frôle la zone de relégation et peine à monter au classement. Mais avant d’en arriver là, dès 2003, le club avait « programmé » un arrêt de cette dynamique. Fixé en début de saison, l’objectif légitime, d’atteindre les 42 points, synonymes de maintien au sein de l’élite, a été une véritable barrière psychologique. Dès l’atteinte de cet objectif, la progression de l’équipe s’est arrêtée nette et le club est tombé à la dixième place…

 

4.2.1. Le football brestois

… Dans le football, il n’y a rien d’extraordinaire à ce qu’un président décide une réorganisation du club. Par contre, que le nouveau manager général soit totalement rejeté par les supporters, dès son arrivée, n’est pas banal. Le deuxième fait à prendre en compte est le renouvellement de la quasi-totalité des joueurs. Malgré ces bouleversements, l’équipe commence très bien la saison mais subit, comme la saison précédente, une baisse de régime en automne. Le troisième fait important est la reprise des résultats positifs en janvier. Cette reprise date du match contre Ajaccio en Coupe de France mais, dans les médias, il apparaît que cela pourrait être à un autre moment. En même temps, les primes de matches sont partagées entre tous les joueurs. Comme dans le cas niçois, ils se pourraient que cet événement ait eu son importance. L’explosion de joie populaire lors de la fête après le dernier match de la saison montre que cette réussite sportive a eu un retentissement qui a dépassé le petit monde sportif brestois. Le tableau suivant montre bien que les spectateurs ne se sont déplacés en nombre que pour deux raisons : lorsque le club était en tête en début de saison et lorsqu’il s’est rapproché de la tête du championnat pour disputer l’accession en ligue supérieure…

 

4.3.1. Le parcours brestois : un rite moderne ?

… Entre le début tonitruant du championnat et le match en janvier à Ajaccio, le club a vécu un passage à vide, surtout lors des matches à domicile : « C’est vrai qu’à la maison, c’était un peu la période des vaches maigres » (joueur B). Chaque sportif a ressenti les tensions internes. J’ai découvert par d’autres témoignages qu’un joueur est allé frapper un de ces collègues sur le pas de la porte de son domicile. Le seul qui a donné des précisions est celui qui a arrêté sa carrière de joueurs : « Il y avait de grosses tensions avec notamment un joueur qui était archi protégé par l’entraîneur, le manager, voilà, pour être très clair ! Et d’une manière insensée et c’était très mal vécu par les joueurs. C’était son comportement qui était absolument inadmissible à côté, sur le terrain, en dehors, les menaces auprès d’autres joueurs » (joueur C). Les autres n’ont pas voulu s’appesantir sur cette difficile période parce qu’ils étaient en train de revivre de telles tensions au moment des entretiens et qu’ils n’en étaient pas encore sortis. Il est difficile de dire si la baisse des résultats est la conséquence des fortes tensions entre les joueurs. Les tensions ont été suffisamment importantes pour générer des contre-performances – « C'est vrai que peut-être, ça a gêné les résultats » (joueur F) – et pour que l'extérieur (une partie des supporters) soit au courant : « On entend parler un peu autour de nous, il devait y avoir un petit malaise, je pense, au sein du groupe » (supporter A). Les termes, « petites chamailleries », « peut-être », euphémisent les tensions. Parmi les dirigeants, le président n’avance que du bout des lèvres les problèmes relationnels : « On peut penser qu’il y a des problèmes de relations entre joueurs » ; pour le manager, c’est la faute à pas de chance ; pour un autre responsable, c’est l’amnésie ! Seul le directeur du centre de formation en parle franchement et donne une explication logique et qui correspondrait à la réalité : « il y a eu des conflits avec des joueurs à ce moment-là et cela ne s’est pas bien passé »… Il semble donc que cette période correspond au moment conflictuel dans une dynamique de groupe et que chaque club doit certainement vivre à un moment ou un autre… … Ce match de Coupe de France a été le révélateur de plusieurs phénomènes : la fin d’un phénomène de groupe qui voit l’apparition de leaders qui écartent les éléments « déviants » ; une période de doute juste avant une épreuve quant à la capacité du groupe à s’imposer ; une situation dramatique qui soude les éléments du groupe et dévoile leur aptitude positive à relever les défis ; une double identification équipe-communauté à des attitudes séculaires perçues comme des caractéristiques bretonnes…

 

4.3.2. L’identité brestoise

… Il y a pratiquement unanimité pour reconnaître qu'il ne faut pas perdre contre Guingamp… et surtout contre Noël Le Graet. Même si le Maire de la Ville, en raison de sa fonction, n'adhère pas : « C’est Guingamp. Pour des raisons qui ne me paraissent pas être complètement objectives ». Les plus modérés mettent en avant le conflit d'intérêt (Le président de l’En Avant Guingamp est aussi président de la ligue nationale de football) ou l'avantage que Guingamp a tiré de la relégation du Brest Armorique : « On attribue les causes à Noël Le Graet… disons que ça ne lui a pas déplu de voir Brest chuter puisque cela arrangeait les affaires de son club » (journaliste). Même si l’entraîneur reste sur une optique sportive et considère qu’il ne faut perdre contre aucune équipe, il cite tout de même Guingamp et Lorient (l’universitaire spécialisé dans le sport a le même avis que l’entraîneur). Attentifs à leur environnement, les joueurs ont conscience de la dimension identitaire brestoise et l’ont intégrée dans leur propos : « Ici, il faut prendre Guingamp. Le fait que, apparemment Le Graet aurait fait descendre Brest » (joueur A) …
… La passion brestoise se sublime dans l'adversité et canalise cette violence à la fois individuelle et sociale … Le Brestois aime le combat. Il a plaisir à se battre parce que le combat exprime l'ambition, la passion mais symbolise aussi la mort. Cette mort que les Celtes ne redoutent pas puisqu'elle est une porte vers un autre monde, vers une autre vie. Cette logique guerrière est transmise aux jeunes footballeurs : « Il faut conquérir le bastion de l'autre… c'est un peu ancestral » (directeur de la formation)… Ce plaisir de se battre, d’exprimer sa violence n’est aucunement mis en avant dans la communication du club, à juste titre, puisque les instances du football français et européen combattent toutes les formes de violence. Lorsque des cadres bretons du club, anciens professionnels de football, ont consulté la « carte mentale » du breton avec d’un côté les valeurs négatives et de l’autre les positives, ils ont tout de suite remarqué avec étonnement que la valeur « bagarreur » était placé du côté positif. On sentait monter en eux une fierté certaine. Cette dualité positive-négative sur la valeur « bagarreur » ressemble à celle vécue par les Bretons depuis des siècles sur la valeur « têtue ». On se retrouve face à un paradoxe social : comment le breton doit-il « vivre » toute son identité pour réaliser des performances alors que les autres composantes (instances du football, autres régions, monde politique, etc.) lui refusent cette expression. Cela concerne des Bretons mais cela peut très bien s’appliquer à d’autres qui se retrouveraient dans la dimension positive de « bagarreur » ou bien comme par exemple le club de Bastia et de clubs italiens au sujet de l’expression d’un racisme dans les tribunes qui semblerait vécu positivement.

 

5.1.Lien entre contes et sports

… La tentative de galvaniser l’équipe par un discours tenu par l’entraîneur juste avant le match est un moyen magique utilisé abondamment dans les contes et dont la provenance remonte à des rituels anciens. Vladimir J. Propp cite George A. Dorsey au sujet d’un cérémonial complexe où la remise de sachets sacrés était accompagnée d’un récit sur leur origine. Il précise que ce « récit est, à sa façon, une amulette verbale, un moyen d’action magique sur le monde environnant ». Des contes sur le coyote en Amérique du Nord montrent que la « causerie » de l’entraîneur n’en est qu’un « recyclage ». Il y a projection du conte sur le conteur comme il y a projection du discours de l’entraîneur sur l’équipe….

 

5.2.1 Quels sont les phénomènes à l’oeuvre ?

… L’identité est un élément central bien que vécu différemment. Il y a dans les deux cas, une même revendication identitaire, un même besoin de valorisation. Les Niçois ont besoin d’être reconnus par l’autre, par l’extérieur, alors que les Brestois cherchent à préciser leur identité. Les uns procèdent d’une identité exclusive, les autres d’une identité synthétique. Les Niçois sont passés d’une identité plus « élitiste » à une identité plus « populaire » alors que les Brestois oscillent entre une identité Française et une identité Bretonne…
… Dans les deux parcours, ce qui fait bouger les hommes n’est pas identique. Pour les Niçois, c’est la revanche tandis que, pour les Brestois, c’est le combat. Ce condensé d’expériences est issu d’un vécu historique en partie réel, en partie phantasmé, sans pour autant qu’il soit vraiment conscient. À part quelques historiens, quelques hommes politiques, peu savent que ce sentiment de rejet a déjà été exprimé au cours des deux à trois cents dernières années par les Niçois. Le plaisir du combat, exacerbé par le sport, remonte encore plus loin dans leur histoire pour les Bretons…
… Pour réussir des performances, le Stade Brestois s’est appuyé comme l’OGC Nice sur son identité, sa culture locale. Ces deux exemples confirment qu’il y a un mimétisme comportemental entre l’équipe et le public et qu’il est une condition première de la performance…

 

5.2.1 Quels sont les phénomènes à l’oeuvre ?

… L’identité est un élément central bien que vécu différemment. Il y a dans les deux cas, une même revendication identitaire, un même besoin de valorisation. Les Niçois ont besoin d’être reconnus par l’autre, par l’extérieur, alors que les Brestois cherchent à préciser leur identité. Les uns procèdent d’une identité exclusive, les autres d’une identité synthétique. Les Niçois sont passés d’une identité plus « élitiste » à une identité plus « populaire » alors que les Brestois oscillent entre une identité Française et une identité Bretonne…
… Dans les deux parcours, ce qui fait bouger les hommes n’est pas identique. Pour les Niçois, c’est la revanche tandis que, pour les Brestois, c’est le combat. Ce condensé d’expériences est issu d’un vécu historique en partie réel, en partie phantasmé, sans pour autant qu’il soit vraiment conscient. À part quelques historiens, quelques hommes politiques, peu savent que ce sentiment de rejet a déjà été exprimé au cours des deux à trois cents dernières années par les Niçois. Le plaisir du combat, exacerbé par le sport, remonte encore plus loin dans leur histoire pour les Bretons…
… Pour réussir des performances, le Stade Brestois s’est appuyé comme l’OGC Nice sur son identité, sa culture locale. Ces deux exemples confirment qu’il y a un mimétisme comportemental entre l’équipe et le public et qu’il est une condition première de la performance…

 

5.2.2. Le territoire

… dans un sport donné, le football en l’occurrence, vous avez plusieurs contextes qui modifient les comportements individuels et collectifs. Les membres du « Stade Brestois 29 » en ont vécu un exemple frappant : pendant la saison il y avait deux contextes dans le même stade ; un contexte de Championnat de France et un contexte de Coupe de France. En Championnat, l’équipe, laborieuse, peinait à obtenir des résultats et se dirigeait tout droit vers la relégation alors qu’en Coupe de France, elle se transcendait. L’investissement des personnes autour du club, la pression « sociale » pesait littéralement sur l’équipe dans un cas et non dans l’autre, alors qu’en apparence il n’y avait aucune différence entre ces deux contextes : rien ne changeait mais tout était différent. Le territoire est un support. Il est le lieu investi par une communauté pour canaliser sa puissance…

 

5.2.3 Le rite religieux

… Depuis l’antiquité, de nombreuses peuplades ont cherché à acquérir une force venant des dieux. Elle fait partie du domaine sacré et a notamment pour nom, Mana, Naualaku, tabou : force par excellence… le sport a le même objet contradictoire que le religieux : pacifier la société tout en accédant au sacré. Mais, il est évident qu’une équipe qui ne force pas son talent pour gagner, lorsque l’adversaire n’est pas à la hauteur, n’a aucunement besoin d’accéder à une « force » supplémentaire et le public n’a donc aucune raison de se déplacer…
…Le spectacle sportif tire ses racines d’une organisation théologique qui est issue d’une organisation sociale : les hommes se regroupent pour vivre un événement important pour leur société dans un lieu clos. La réunion symbolique de la société, tous les quinze jours, dans un lieu clos s’apparente à une cérémonie religieuse. En cela, il n’y a aucune volonté consciente sociétale. Cela tient à la réutilisation d’habitudes sociales qui s’imposent aux hommes par la force de l’institution. Lorsque les membres d’une société quittent leurs tâches quotidiennes et se réunissent, cela ne peut être que pour une raison importante. S’ils ne peuvent purger la violence qui est sous leurs yeux, ils font appel aux dieux pour les aider dans cette épreuve : dompter la violence négative et la transformer en violence positive. Encore une fois, dans les gradins d’un stade, aucun membre de la société n’a la volonté consciente d’évoquer des divinités mais, pris dans une habitude sociale, ils reproduisent des schémas religieux. Dans le sport, il s’agit toujours de violence et elle « constitue le coeur véritable et l’âme secrète du sacré…

 

5.2.4. On vient assister à une mise à mort

… L’organisation d’un match, dans une enceinte fermée, avec des spectateurs, représentant leur société comme l’a observé Bromberger, avec une équipe adverse accompagnée par un nombre très restreint de supporters, montre la présence d’un dispositif s’apparentant à un rite sacrificiel. Le but du rite est de protéger la communauté contre sa propre violence non pas en la dérivant mais en la canalisant vers une victime sacrifiable, l’équipe adverse en l’occurrence…

 

5.2.5. Le Kairos

… la performance dépend de la double identification entre une équipe et son public, représentant la société locale. Il est l’aboutissement d’un travail identitaire conjointement à un travail physique et technique. C’est à ce moment que se rejoignent les deux processus, performatif et compétitif. Que les joueurs faillent et ils ne seront jamais l’Équipe, celle porteuse de tous les espoirs d’une communauté, celle dont on se reconnaît partie intégrante, celle qui vaut la peine de s’enflammer, de pleurer, de crier, de vivre l’émotion ultime : la communion. Car la performance, victoire sur la mort est un don de vie. Elle crée la fusion des hommes dans la communauté. L’échange qui se joue est une régénérescence. On se donne entièrement pour que la communauté vive. Mais pour arriver à une telle performance, la responsabilité du premier pas revient au club. Tout le travail du club est de préparer les joueurs à s’imprégner des valeurs locales et à les faire vivre sur le terrain…

 

5.2.6 Le club, personnification d’un territoire

… L’importance de la logique identitaire, de cette acquisition d’une puissance « sacrée » tout en ne sombrant pas dans la violence montre aux hommes le chemin à suivre : affirmer l’identité du club pour la faire coïncider avec l’identité locale, puis construire le cadre qui supportera la transmission de puissance, c'est-à-dire un pouvoir d’agir. Le club a la responsabilité de transmettre le pouvoir que la société lui a délégué en organisant une chaîne de transmission qui part du président passe par le responsable du secteur sportif et aboutit à l’équipe…
… D’ailleurs, l’accession au sacré ne peut se faire que lorsque l’économie du don (ce que vivent les supporters) et l’économie marchande (ce que vit le club avec ses partenaires économiques) s’unissent dans le symbole que représente l’équipe. Lorsqu’il y a fracture entre les deux – pouvant se produire aussi à l’intérieur du groupe des joueurs –, les médias ne tarissent pas de commentaires sur la conséquence désastreuse sur les résultats sportifs. Cela relève de ce que Godbout appelle une résistance passive qui empêche certaines équipes possédant un effectif de grande qualité de ne pas faire de performance. C’est la grande différence entre les joueurs niçois et brestois. Les Niçois ont « sacrifié » leur prime de montée en Ligue 1 pour participer au sauvetage du club. Dans leur esprit, c’est un don. Les Brestois ont « partagé » un gain « économique ». Et comme le précise le manager du club, cette « égalité » de traitement a créé plus de frictions que d’apaisement.
… Il y a une opposition entre la « société » qui désire un rite sacrificiel et les instances du sport qui le refusent au nom de la logique égalitaire sportive. Ces dernières ne désirent que des spectateurs bien sagement assis n’exprimant que des encouragements « bon enfant », refusant tout débordement physique (cela se comprend), tout débordement oral – s’offusquant des insultes à l’encontre de joueurs – mais aussi toute expression médiatique telle que les banderoles aux messages contre l’ordre moral (il est possible que les dirigeants de ces instances, de par leur âge, ne supportent plus les débordements d’émotions de la jeunesse. Cette volonté d’étouffer la « violence » procède de ce que nous pourrions appeler le « complexe de Chronos » : la dévoration des « enfants » de peur qu’ils ne prennent le pouvoir), alors que la « société » a besoin d’exprimer son soutien à l’équipe qui est sa véritable « incarnation »…
…La valorisation identitaire du sport fait que c’est la société qui est sur le terrain. Dans sa logique réductrice et sous couvert de nobles sentiments, les instances poursuivent l’objectif de transformer le « citoyen » en « consommateur »…. Le jour où l’homme viendra au stade pour apprécier la victoire des « étrangers », il sera devenu ce consommateur tant désiré… et le football aura perdu tout son attrait. Car on ne va pas au stade comme l’on va au théâtre pour ressentir des émotions. On va au stade pour partager des émotions.

 

5.3.2. S’enchaîner pour mieux se déchaîner

…À l’opposé du champion, le travail réalisé par l’homme de tous les jours « demande une grande attention et beaucoup de vigilance. Il engendre par là même une espèce d'insensibilité et de sérénité, qui est payée après coup par celui qui le fait, dans la période de repos… (le sujet) est trop fatigué, plus exactement trop épuisé psychiquement… il ne peut plus récupérer ses désirs et son dynamisme profond qui ont été mis de côté durant le temps de travail ». L’un accumule de la force, l’autre en perd. L’un se libère des chaînes de la monotonie grâce aux victoires éphémères qui alimentent son quotidien. L’autre s’enchaîne à une illusoire cohésion sociale qui lui fait perdre le sens, sape sa motivation et étouffe sa volonté. Apparemment la volonté a la capacité de délier, de libérer… Mais d’où tient-elle ce pouvoir ?

 

5.3.4. Se libérer, l’ultime but de l’homme ?

…Le champion de Bernard Jeu, cet être libre, pourrait nous désespérer car, à la fin, il n’en reste qu’un seul. « Champion du monde », piédestal inaccessible au commun des mortels, il souligne l’immense richesse de la liberté. À l’aune mercantile – ce qui est rare ne peut être que cher – il pourrait provoquer le rejet de toute la population et devenir une victime sacrifiable or, c’est le contraire qui se passe. Il est une valeur d’exemple de réussite sociale et devient un support d’identification pour le plus grand nombre. Mais il ne faut pas se laisser leurrer par l’accumulation de richesse de quelques-uns. Laissons aux démagogues de tous bords, le soin de jeter l’anathème sur le champion et regardons ce qui est le plus important : la réussite sociale. La société autorise le champion à s’enrichir parce qu’il montre comment acquérir la liberté. L’OGC Nice et le Stade Brestois 29 ont été adulés parce que leurs équipes ont acquis cette liberté. Il est surprenant de constater toutes les contraintes auxquelles sont soumises ces équipes pour réaliser des performances : construction d’automatismes, respect d’un style de jeu, mise en phase avec les spectateurs, identification collective (sans compter l’investissement individuel qui débute dès le plus jeune âge)…

 

 

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